Un texte que j'ai pondu assez rapidement (on avait juste un délai de 3 jours) sur le thème "24h de la vie d'un sourd" dans le cadre des Surdolympiques organisées par SGN.
« O vous, hommes qui pensez que je suis un être haineux, obstiné, misanthrope, ou qui me faites passer pour tel, comme vous êtes injustes ! Vous ignorez la raison secrète de ce qui vous paraît ainsi. (…) Songez que depuis six ans je suis frappé d'un mal terrible, que des médecins incompétents ont aggravé. (…) Et pourtant il ne m'était pas encore possible de dire aux hommes : Parlez plus fort, criez, car je suis sourd. »
Le soleil s’est levé et quelques rayons entrent par la fenêtre pour me caresser le visage. Je me réveille. Il était un temps où j’entendais le chant des oiseaux le matin. A présent, je n’entends pour ainsi dire plus rien. Je suis sourd. Quel comble pour un homme comme moi, un musicien, un compositeur !
Je me lève, fais ma toilette et m’habille. Une simple routine. Il me faut maintenir des habitudes, comme des rituels. Cela me permet de créer un certain ordre, une certaine stabilité dans ma vie. Ainsi, je ne deviens pas fou. De toute façon, certains me croient déjà fou. Ils sont victimes de mon humeur désastreuse… Qui ne serait pas dans cet état en avec une telle maladie ? Le médecin m’a envoyé ici, à Heiligenstadt, pour me reposer, et ménager mon ouïe. Mais tout ce que je peux faire, c’est crier mon malheur. Je hurle, en essayant d’entendre ma voix, un son auquel je puisse me raccrocher. A peine un murmure. Et peut-être l’ai-je inventé. Qu’est-ce qui est vrai et qu’est-ce qui ne l’est pas ? J’ai parfois le sentiment d’entendre un son, mais ce n’est que le fruit de mon imagination. Alors je frappe sur les murs. Il n’y a que cela de réel : la douleur, la frustration, le désespoir.
Je m’assois à mon bureau. Les notes se bousculent dans ma tête, attendant que je les écrive. Je me concentre et écoute intérieurement le début de mon thème. Un thème rapide, enflammé, révolté. Il faut que j’exprime ma douleur, ma solitude. Je me suis isolé de la compagnie des autres hommes, ne pouvant entendre leurs paroles. Je me suis isolé pour ne pas qu’ils ne remarquent mon état. Je me suis isolé, pour ne pas être humilié.
J’ai enfin terminé ma symphonie. Il est à présent midi passé. Comme d’habitude, je déjeune seul, un autre rituel qui règle mes journées. Puis bien sûr, la promenade au bord de la rivière. Même si je ne l’entends pas, je peux imaginer le murmure de l’eau. Néanmoins, avec mes autres sens intacts, je peux encore sentir l’odeur de la nature, les caresses du vent, la beauté du paysage… La nature me donne quelque réconfort. Mais ne remplace pas la compagnie des hommes.
En rentrant, je vois des gens passer, des gens qui vont à la taverne située à deux pas de chez moi. Je n’ose pas y mettre les pieds. Quand je passe devant, je n’entends qu’un léger brouillard sonore, alors que je sais pertinemment que les discussions vont bon train dans ce lieu. Peut-être parlent-ils de moi, de ce musicien fou ? Je ne parle plus à personne. Les seuls modes de communication qui me restent sont d’une part la musique, puis les mots couchés sur le papier.
J’écris. Ou plutôt je griffonne sur du papier. Mon testament. Car je n’en peux plus de cette vie. L’art seul m’a retenu. Mais j’ai achevé ma symphonie. Une symphonie qui se termine par une touche d’espoir. Le seul espoir qui me reste, c’est la mort. J’écris ma dernière phrase. Aujourd’hui était mon dernier jour. Les vingt-quatre dernières heures de la vie d’un sourd.
« Ainsi c'est fait : avec joie je vais au devant de la mort (…) — Viens quand tu voudras, je vais courageusement au-devant de toi. — Adieu, et ne m'oubliez pas tout à fait dans la mort, j'ai droit à cela de votre part, car dans ma vie souvent j'ai pensé à vous rendre heureux, soyez-le — »
Ludwig van Beethoven, Testament de Heiligenstadt, 1802
2 commentaires à cet article.
je suis de tout coeur avec toi ! Garde courage!
Allez, commence pas à déprimer ! De toute façon, je pense pas que tu sois la seule dans ce cas (comment ça "Para t'es pas un bon exemple, toi c'est toute l'année comme ça" ? euh... bon, ben j'y retourne - si si, je m'y suis mis)
Allez, courage, courage !